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Pseudo: SID-LAKHDARCatégorie: PolitiqueRecommander ce blog
Dimanche 15 Avril 2007

 
Mohammed Samraoui, né en 1953, est engagé dans l’armée algérienne depuis 1974 et "a choisi" [1] le corps de l’innommable Sécurité militaire. Il témoigne aujourd’hui à la barre des repentis du crime d’Etat et publie aux éditions Denoël "Chronique des années de sang".
La lecture de son témoignage appelle trois commentaires qui relèvent successivement, de la nature ambiguë du regard qu’il porte à sa carrière, de l’analyse des faits révélés et de la valeur du témoignage quant à son exploitation.

Une repentance inexprimée.

Comme tous les repentis qui ont fait carrière dans l’organisation du crime d’Etat et de l’abjection, Mohammed Samraoui se présente à nous avec les arguments traditionnels d’ouverture :
"Je me suis engagé dans l’Armée populaire algérienne en juillet 1974. [...] Depuis 1992, bien que mon esprit ait à plusieurs reprises été traversé de doutes, je croyais participer au sauvetage de l’Algérie. Mais en 1995, j’ai été confronté à des preuves irréfutables de la machination contre le peuple. J’ai alors pris la décision, en mon âme et conscience, de rompre définitivement avec ce système..."

Il faut dire que Mohammed Samraoui en a mis du temps à s’apercevoir de ce que tous les algériens ont su depuis bien avant son entrée dans l’Armée pour servir les intérêts de son peuple comme il se plait à le dire avec insistance. Il est bien connu que l’on s’engageait en 1974 dans l’armée, au paroxysme du règne du Colonel Boumédiene, pour y accomplir un sacerdoce militant, pour y mener une vie humble de fonctionnaire au service des citoyens et pour y sacrifier son âme et sa vie pour la défense de leur liberté. Cela a du nous échapper à cette époque et Mohammed Samraoui fait bien de nous rappeler qu’il en était ainsi pour certains, c’est-à-dire pour lui-même. Nous n’avons pas du les voir ou su les entendre ces bonnes âmes de la Sécurité militaire, ces cœurs purs. Il faut avouer, à notre décharge, qu’ils ont été extrêmement discrets dans le concert de tueries, de corruption et de terreur.

Mohammed Samraoui n’entendait pas servir son peuple dans l’ombre, il avait l’ambition de le servir dans ce qu’il y a de plus prestigieux, de plus utile et efficient, la Sécurité militaire. Comme chacun le sait, seuls ceux qui font preuve de zèle dans le dévouement au peuple peuvent prétendre y accéder.
Il témoigne aujourd’hui devant les victimes, devant l’histoire et devant sa conscience tardive avec un ton qui nous ferait presque croire à l’héroïque parcours d’un homme intègre, d’un homme trompé : "Par devoir de vérité envers la mémoire de toutes les victimes de cette guerre absurde, j’ai décidé de dénoncer dans ce livre les véritables auteurs du drame vécu par mon pays. Une sale guerre conduite par des généraux incompétents et assoiffés de pouvoir, qui fuient le devant de la scène pour masquer leur médiocrité et mieux ériger leur pouvoir sur les cadavres de leurs compatriotes".

Nous noterons ici combien il est douloureux dans le témoignage du repenti de reconnaître que les crimes d’Etat ne sont possibles que si des milliers de serviteurs zélés y participent avec une compétence et une constance étonnante comme l’affirmait Hanna Arentz, sociologue, à propos du nazisme. Chacun participant à une tâche morcelée ne pense pas être responsable d’un tout voué à la barbarie d’Etat. Mohammed Samraoui, comme tous les repentis du crime d’Etat, ne fera pas le saut de la reconnaissance criminelle de son acte et s’en déchargera sur ses supérieurs comme dans le procès de Nuremberg. C’est oublier trop facilement le grade de sa fonction et la responsabilité collective du corps auquel il appartenait.

Mohammed Samraoui est donc victime d’une machination qui a trompé sa naïve quête de participation au bien de ses concitoyens. A aucun moment sa repentance n’est pourtant exprimée clairement comme nous souhaiterions qu’elle fût en de pareilles circonstances : "J’ai voué ma carrière aux crimes les plus atroces, à la barbarie la plus abjecte et je viens aujourd’hui supplier l’humanité de m’en pardonner". Non, Mohammed Samraoui ne demande pas pardon, il explique froidement son erreur et sa crédulité comme s’il s’était agit d’un manque de vigilance sur le choix de ses fréquentations.

L’aveu ainsi fait, sans demande de pardon, reste, pour utile qu’il soit comme nous l’affirmerons plus loin, d’une obscénité insultante [2].

La conclusion de l’auteur est une litanie autour d’un mot d’ordre : "Il est temps de dire halte aux crimes contre l’humanité perpétrés par ces hommes contre le peuple algérien [...]. Il est temps de dire halte à l’impunité dont jouit cette poignée de criminels qui disposent de l’Algérie et de ses richesses comme d’un bien personnel qu’ils se partagent, alors que le peuple vit dans une misère indescriptible [...]. Il est temps de dire halte à ces généraux manipulateurs qui disposent à leur guise des institutions de la République pour les travestir [...]..."

Nous aurions aimé qu’il nous dise tout simplement "pardon pour mon crime, moi qui ait été un officier supérieur, conscient de mes actes et responsable jusqu’à 1992, date de mon réveil, quarante ans après que le dernier des crétins en Algérie s’était déjà aperçu de la supercherie".

L’autopsie d’un "sal métier".

L’émoi qu’a suscité la sortie du livre s’explique par l’incroyable succession de révélations et de détails qui nous permettent de mieux comprendre l’une des organisations du crime les plus féroces. Avant d’en rappeler l’essentiel il est nécessaire de proclamer que Mohammed Samraoui ne nous apprend rien quant au fond de la terreur engendrée par la Sécurité militaire dont il a fait son métier. Il témoigne, un point c’est tout.

D’autre part, la précision du témoignage et la quantité invraisemblable de révélations prouvent l’implication directe du témoin ou tout au moins sa responsabilité au plus haut niveau. Mohammed Samraoui ne peut en même temps arguer de l’authenticité des faits et de son niveau d’exécutant, niveau qui ne saurait être détenteur d’informations si sensibles et précises.

Les révélations débutent avec une rencontre qui fera basculer le comportement de Mohammed Samraoui, de fonctionnaire du crime à celui de combattant des droits de l’homme, au pourfendeur des régimes assassins. En septembre 1995, il rencontre à Bonn le général Smail Lamari, dit "Smain", numéro 2 des services secrets algériens, la "fameuse Sécurité militaire, la SM" [3]. A ses côtés, le colonel Rachid Laali, dit "Attafi" et le colonel Ali Benguedda, dit "Petit Smain". Deux officiers qui sont décrits comme les plus dévoués au général Smain. [4]

"Il faut clouer le bec à ces salauds qui mettent l’Algérie à feu et à sang, et nous empêchent d’obtenir un soutien international. Le spectre de l’intégrisme et d’une république islamique en Algérie qui déstabiliserait le Maghreb et l’Occident ne semble pas convaincre nos partenaires européens. Il faut un événement fort pour secouer leur conscience, comme ce fut le cas avec les français". Ces personnages lui demandent donc tout simplement d’organiser l’assassinat de Rabah Kebir et Abdelkader Sahraoui.

Trop c’est trop et le voilà qui témoigne aujourd’hui dans une boulimie de révélations dont les principales sont :
• L’arrêt du "processus électoral" en 1991 qui fut bien un coup d’état organisé par les services de la sécurité militaire.
• L’assassinat de Mohammed Boudiaf ne fut ni plus ni moins de sa responsabilité.
• La création du GIA aurait été organisée pendant l’été 1991, en présence de Mohammed Samraoui par le commandant Guettouchi Amar (et qui fut tué dans une opération anti-terroriste à Telemly).

Près de trois cent pages suffisent à peine à relater les missions spéciales, les assassinats, les complots et les manipulations dont le peuple algérien avait la certitude. Je renvoie le lecteur au texte pour les précisions qui n’ont d’autre intérêt que celui de produire le fondement du témoignage. En fait le lecteur n’apprendra rien quant à l’essentiel mais sera convié à une visite guidée "portes ouvertes" dans le mécanisme intime d’une machine à produire la terreur.

L’utilité de l’aveu.

Mohammed Samraoui nous dit sa vérité. Nous en prenons acte et l’écoutons avec intérêt car son témoignage est utile pour les raisons que chacun sait.
Utile tout d’abord parce qu’il permet à l’opinion internationale de se convaincre de ce qu’elle refusait d’imaginer (ou ne voulait pas entendre). Le témoignage d’un protagoniste du pouvoir sanglant algérien est autrement plus lourd que les milliers de voix d’opposants qui n’ont pu convaincre (car leur vérité n’arrangeait pas).

Utile car le droit nécessite la production de preuves et de témoignages circonstanciés. La justice ne peut se baser sur une accusation collective sans matérialité. Nous sommes des démocrates et nous nous devons de respecter les procédures, y compris pour les criminels.

Utile car l’histoire, comme la justice, doivent connaître avec précision les niveaux de responsabilité et le degré d’implication de chacun. L’histoire ne retiendra sans doute que les noms des plus hauts responsables, si ce n’est celui d’un seul. Mohammed Samraoui s’en sort bien de ce côté puisque l’histoire lui offrira à terme l’anonymat.

Mohammed Samraoui aura sans doute le bénéfice de son témoignage comme circonstance atténuante. Il n’en demeure pas moins qu’il n’effacera jamais le crime qu’il a commis en servant une organisation du crime et de la corruption.

Pour ma part, j’ai lu son témoignage avec intérêt et distance. Pour le reste, les démocrates diront qu’il appartient à la justice des hommes de se prononcer. Pour les croyants, à celle de Dieu. Je laisse Mohammed Samraoui se dépêtrer avec sa conscience qui, comme l’œil de Caien, ne le laissera probablement pas en paix. Il ne pourra en tout cas pas éviter sa complainte tant elle est composée de cris d’enfants qu’on égorge, de jeunes gens qui pleurent leurs papas disparus, de cris déchirants de mères et d’épouses. Sans compter le drame de mes compatriotes berbérophones ainsi que celui de tous les algériens qui en sont venus à s’entredéchirer par la faute d’un métier que Mohammed Samraoui a exécuté avec zèle et brio jusqu’à en devenir un officier émérite.

Je garderais, après cet article, le silence du mépris pour l’auteur et le silence de l’hommage respectueux aux victimes de ces bourreaux qui ont aujourd’hui l’éloquence et le verbe facile.

(*) Enseignant. Membre de l’opposition algérienne.


 

[1] Il y a d’ailleurs dans l’ouvrage de Mohammed Samraoui une contradiction, souvent énoncée ou sous-entendue, entre "j’ai choisi" et "j’ai été affecté à ce service".

[2] L’obscénité dans cette histoire ne relève pas seulement du manque de repentance dans le témoignage de l’auteur mais aussi de l’attitude ostentatoire des polémiques entre des personnes dont nous aurions préférés qu’elles se taisent tant leur passé est suspect. C’est ainsi que nous pouvons lire sur le site agirpourlalgerie.com l’une des polémiques qui étale sans pudeur un débat houleux entre Hichem Aboud et Mohammed Samraoui.

[3] On note avec humour, ou colère, combien Mohammed Samraoui est conscient de la réputation de son métier et le qualifie de l’expression populaire courante. Le descriptif semble être détaché comme s’il n’avait jamais participé à cette diabolique organisation ou en était prisonnier contre son gré.

[4] C’est souvent que le tragique est associé à l’humour. Ces surnoms haut en couleurs sont aussi grossiers et risibles que les membres de la pègre à Pigalle dans un mauvais scénario à la Audiard. Ils sont aussi grossiers et bêtes que leur surnom, mais tellement dangereux !

publié par SID-LAKHDAR dans: droitdesberberes
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