Et si la galette des rois(2) dans les cantines scolaires était jugée attentatoire à la loi sur la laïcité ? Ce n’est pas un fantasme que de l’imaginer, puisqu’une petite polémique a déjà vu le jour à propos du sapin de Noël et de certaines activités, comme la construction d’une crèche dans les établissements publics. Les trois mages, ne sont-ils pas ces trois rois errant dans le désert, guidés par une bonne étoile qui les mènera vers le Christ naissant, porteur au monde de la parole chrétienne ?
Moi, je veux bien croire que ces trois personnages brancardés avec talent au cinéma par les Inconnus, n’ont pas la même dangerosité que les pièces de tissu sur la tête de quelque trois jeunes filles(3). Le problème est que je n’ai rien lu dans le texte de loi en ce qui concerne l’appréciation de la dangerosité ni du caractère immoral des insignes religieux. Le législateur bannit des lieux publics tout signe, et en conséquence, toute manifestation ostentatoire de la religion, un point c’est tout !
Commémorer le périple biblique des trois mages par une distribution collective de galettes dans les cantines des établissements publics, n’est-ce pas ostentatoire(4) ? Ce n’est qu’une coutume culinaire, sympathique et anodine, nous répondrait-on. Alors pourquoi ne pas distribuer une galette de pain azime pour la Pâque juif ou une poignée de noix et de fruits secs pour le nouvel an musulman et ainsi de suite ? Après tout, on respecte la loi ou on ne la respecte pas. Que les farouches partisans d’une loi, légitime dans son principe mais stupide dans l’emballement malsain qu’elle a suscité, nous expliquent comment l’appliquer. Ceux qui sont montés sur leurs grands chevaux pour brandir la laïcité comme dogme républicain en oubliant qu’elle n’a été que pure façade pendant des décennies, car bien commode lorsque la République laïcise les signes et les événements de la religion dominante, que ceux-là nous édictent la jurisprudence à appliquer. Je leur souhaite bon courage.
Conformément aux discours très pompeux qui ont été tenus, je serai aujourd’hui enclin avec le même ton péremptoire, à demander pourquoi choisir les vacances scolaires en fonction de la naissance du petit Jésus, de la résurrection du même petit Jésus ou de la fête de Marie ? Les religions, ce n’est pas l’affaire des vrais laïcs, mais l’hypocrisie est la leur, lorsqu’elle s’érige en morale publique pour camoufler une situation bien embarrassante pour la loi de 1905(5). Le dogme était bien facile à évoquer lorsqu’il n’entravait pas le monopole de croyance et de culte.
Bien entendu, ce ton volontairement provocant sur un sujet futile n’est que prétexte. Personne ne pense, à moins qu’il ne soit atteint de débilité, à remettre en cause une tradition culinaire française très sympathique. Cependant, il faut s’attendre à un surgissement inévitable de questionnements bien plus graves de la part des gens bien intentionnés, comme de ceux qui le seront beaucoup moins.
La loi sur la laïcité a été la boîte de Pandore qu’il ne fallait surtout pas ouvrir. Car s’il faut respecter la loi française, un certain nombre de questionnements est légitime. Pourquoi l’argent public est-il dilapidé avec tant de publicité pour commémorer une fête religieuse chrétienne ? Pourquoi les édifices catholiques sont-ils encore subventionnés par l’Etat et les collectivités locales ? Pourquoi le culte lui-même l’est-il encore en Alsace ? Pourquoi les non-chrétiens doivent-ils demander une autorisation spéciale de congé pour les fêtes confessionnelles (accordées sous la réserve très pudique d’une non-perturbation du service) ? Et pourquoi ? Et pourquoi ? Et ainsi de suite...
La laïcité est un combat légitime pour beaucoup de démocrates (rappelons qu’elle a pour idée de favoriser la liberté des cultes et non le contraire dans l’esprit de ses fondateurs). Mais de la même manière qu’un certain nombre d’entre nous avaient demandé que l’on condamnât avec la plus grande sévérité, les islamistes autant que le régime militaire, nous demandons que la laïcité française aille jusqu’au bout de sa logique et permette l’équité. Pendant des décennies, cette dernière s’est honorée d’être un système unique au monde et dont le concept avait une vocation universelle. C’était oublier que cette laïcité était un leurre, puisque la République, comme je l’ai déjà dit, avait hérité de tous les attributs de la religion catholique. On comprend que dans ces conditions, il est facile de prétendre du bon droit de la République.
Laïc dans l’âme et dans les faits, je condamne sans hésiter les faux religieux comme les faux laïcs qui veulent, les uns et les autres, nous avilir par leur dogme. Pour le moment, une loi a été votée avec tambour et trompettes et s’il faut être républicain, il faut donc l’être réellement ou s’abstenir de brailler. La démocratie et la laïcité sont des attitudes beaucoup plus humbles et, de ce fait, beaucoup plus solides.
Notes
1) Il faut insister que beaucoup d’intellectuels, pourtant partisans farouches de la laïcité, ont émis des réserves appuyées quant à la provocation que suscitait cette loi et surtout à son inutilité.
2) Période commémorative en janvier de chaque année.
3) Je m’en remets aux instances religieuses musulmanes en France qui ont déclaré qu’il ne s’agissait pas d’une prescription obligatoire dans l’Islam.
4) Rappelons qu’il s’agit du terme choisi par le législateur français suite à l’affaire des foulards.
5) Loi française instituant la séparation de l’église et de l’Etat.
El Watan 2007
A Baghdad, un homme vient d’être l’objet d’une barbarie immonde. Qu’importent ses crimes, qu’importe l’abjection que ressent l’auteur de ce présent article pour un être dont la brutalité a été innommable.
Un homme a été pendu par d’autres hommes dans un spectacle abject retransmis au monde entier pour assouvir la part sombre de chacun, apaiser les consciences et dissimuler la lâcheté. Que les partisans de la peine de mort se réjouissent ! Que les jeux du cirque débutent ! Que s’entendent les hurlements vengeurs d’une foule en délire et en mal de sensations ! Que l’on se délecte à la vue à la vue d’une exécution et que tous les fantasmes morbides soient à leur comble ! Les Etats-Unis, partisans farouches de la peine de mort, viennent de nous montrer un des échantillons de leur projet d’exportation de la démocratie. A la barbarie d’un homme, on répond par la barbarie d’un système. Tous innocents d’ailleurs, il n’y avait pas grand monde, hier encore, pour l’acclamer, l’aduler et le sanctifier, le maître tout-puissant de Baghdad. Ils étaient tous martyrs et innocents, entre les mains d’un seul homme, que pouvaient-ils faire ? Mais, après tout, nous rétorquent les défenseurs de la peine de mort, c’est au nom du peuple qu’est exécutée la sentence. Dans ce cas, qu’ils assument, qu’ils en soient les témoins et qu’ils participent à la besogne ! Que l’on coupe les mains et que l’on tranche les têtes en place publique, c’est bien ce qui se passe encore dans nombre de pays qui entretiennent avec nous d’honorables relations diplomatiques. On leur envoie même des pèlerins pour purifier leur âme dans un lieu sacré dont ils sont les gardiens. Que l’on organise, comme cela a été le cas récemment en Iran et en Afghanistan, un vaste rassemblement d’une foule hystérique où l’on mènerait le père de la victime au pied du condamné dont le cou est déjà paré du nœud de la corde. Ce père ayant lui seul le droit de pardonner dans l’ultime instant. Non seulement cette exécution et le show macabre de sa retransmission représentent le degré zéro de l’humanité mais elle ne sert à rien si ce n’est que d’empirer l’abîme sauvage dans lequel se débat la société irakienne. On répond à la barbarie par la barbarie, et c’est sur ce ciment que l’on veut bâtir une société juste et intelligente. Il y a du travail ! Puisque les défenseurs de la peine capitale soutiennent que le châtiment doit être proportionné au crime, la mort n’est-elle pas encore trop douce pour ce tyran qui en a exécuté des dizaines de milliers. Le juste châtiment pour ce roi de Baghdad ne serait-ce pas de le livrer à la foule ? Ce serait conforme à leur vœu d’équité. Qu’on l’insulte, qu’on le mutile, qu’on lui crache au visage, qu’on le torture en public et qu’on se réjouisse de son maintien en vie pour qu’il puisse encore et encore endurer la conséquence de ses actes. N’est-ce pas là la pénitence qu’un père, une mère ou une épouse puisse exiger comme légitime sentence ? Ce serait en effet conforme au principe de juste châtiment, puisque ces défenseurs souhaitent que l’on fasse preuve de moins d’angélisme lorsqu’il s’agit de la douleur des autres face à celle des victimes, et bien soit, c’est comme cela qu’il faut procéder et pas autrement. Si la réponse de l’humanité au crime doit être proportionnée, alors la peine de mort est en toute logique insuffisante pour le bourreau de Baghdad. Ainsi, le cas américain, car il s’agit bien de la justice américaine qui vient de sévir, est exemplaire car il nous rappelle que le degré de barbarie n’est pas toujours corrélé au niveau de développement. L’être humain, au fait de sa gloire sur le monde du vivant, se grise de son avancement technologique, se délecte de son savoir immense et s’épanche en autosatisfaction à propos de son degré de culture. Pourtant, il n’a pas avancé d’un pouce sur la question originelle que lui a posé le geste fatal que porta Caïn sur son frère Abel. Que les algériens se réjouissent, ils font partie de ces Etats qui n’ont pas renoncé à l’équité dans la réponse à la barbarie. Et tout le monde sait à quel point cela élève le niveau de conscience politique de nos dirigeants, annihile la corruption, supprime les meurtres et la misère sociale.
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Libération 2-3 septembre 2001
Les généraux sont aujourd'hui bousculés, obligés de se défendre des attaques répétées.
Une chance à saisir
défendreLes dieux mythiques de l'Algérie ont aujourd'hui des visages, ils dénoncent directement, invectivent et menacent à visage découvert. Ils portent plainte devant les tribunaux et se justifient chaque jour dans la presse. Ils ont donc une existence, se personnifient et se désacralisent. Ils font même état de leur colère, de leur analyse et de leurs craintes, ce qui était encore, il y a quelques années, impensable de leur part.
Le plus agité de tous en ce moment est le général Nezzar, qui multiplie les sorties médiatiques. Il vient de convoquer la presse à grand bruit pour déclarer son intention de porter plainte en diffamation devant les tribunaux français contre Habib Souaidia, ancien militaire et auteur de la Sale Guerre, livre dans lequel sont portées de très graves accusations contre la haute hiérarchie militaire. Mais d'autres généraux ont aussi choisi la voie des tribunaux ou celle des interviews dans la presse pour se défendre et fustiger le complot des islamistes, la manipulation de l'étranger, etc.
Fait nouveau, ces monstres froids laissent donc transparaître leur agacement, si ce n'est leur profond malaise, alors qu'ils ne se seraient jamais abaissés autre fois à répondre directement et aussi abondamment Signe des temps, les généraux algériens ne semblent plus reclus dans une cité interdite où leur pouvoir se nourrissait du fantasme et de l'occulte.
Silhouettes furtives, ils étaient reconnaissables dans les cérémonies officielles par leurs célèbres Ray-Ban et les courbettes qu'ils font au Président du moment Un rôle de paravent dangereux puisque depuis le coup d'Etat militaire de 1991, deux Présidents ont été "démissionnes", un autre assassiné, et rien n'indique une tendance à l'inversion des statistiques.
Cette descente des dieux dans le monde séculier des Algériens est l'un des premiers signes qui peut faire entrevoir l'espoir qu'un jour ils se débarrasseront de leur tutelle sanglante. Depuis quelque temps, en particulier à cause de la révolte qui sévit en Kabylie et dans d'autres régions, ces généraux sont privés de leurs relais traditionnels et particulièrement de celui du chef de file des "éradicateurs". Quant à la menace du GIA, si l'argument reste porteur, plus
personne à l'étranger n'est prêt à cautionner le régime algérien sans qu'il ait levé le voile sur des zones d'ombres troublantes.
Le général Nezzar se dit prêt à venir en France pour soutenir sa plainte et se. Nous osons à peine y croire, car la dernière fois, il a disparu à la seconde même où il apprenait la recevabilité de la plainte d'un certain nombre de familles de disparus. S'il change d'avis, nous l'attendons de pied ferme et ne manquerons pas de lui expliquer ce qu'est une cour de justice et les procédures d'un monde dont il ne soupçonne même pas l'existence, l'Etat de droit. Habitués depuis trop longtemps à ce que leur apparition crée autour d'eux le silence et la servilité que suggère la terreur, ils ne peuvent concevoir qu'il puisse en être un jour autrement. A ce nouveau jeu qu'ils sont contraints de jouer, peut-être avons-nous enfin une petite chance.
El Watan Edition du 7 avril 2007
Voilà de nouveau des élections, voilà donc venu le temps pour accorder à notre bonne et vieille dictature le sceau de la légitimité. Une procédure que l’opinion internationale exige, de pure forme, juste pour la bonne conscience des professionnels du discours humaniste qui ne supportent pas l’odeur nauséabonde des contrats qu’ils signent de leur propre main.
Comme depuis de nombreuses années dans les colonnes de ce quotidien, c’est aux plus faibles et particulièrement à ceux qui subissent doublement le poids de l’injustice, que je m’adresse, mes compatriotes berbérophones. Je tiens à reproduire l’une de mes premières communications à leur égard, en guise d’apport à cette campagne électorale d’un autre monde. Qu’on ne limite pas le discours envers les berbérophones à un combat spécifique, car, au-delà de ma solidarité envers eux, réelle et sincère, c’est le combat contre cet immonde régime politique qui s’exprime. A chaque réminiscence de la douleur de mes compatriotes berbères, j’éprouve donc le souhait et le devoir de leur témoigner mon entière solidarité. Dans ces moments, j’ai envie de leur répéter inlassablement, si mon engagement militant ne le prouvait déjà, que leur douleur est la mienne. J’ai envie de leur dire, avec l’humilité et la pudeur que les événements exigent, que je les respecte avec la même intensité que toute partie de mon identité. Lorsque l’occasion m’en a été souvent donnée dans ce journal en particulier, j’ai toujours débuté mes paroles en rappelant que je suis Algérien et donc également citoyen de Kabylie, de droit et de cœur. J’ai cette naturelle impression que je suis parmi les miens, lorsque je m’adresse à eux. Ma position serait identique quels que soient le lieu et la communauté, de surcroît lorsque cette dernière a le sentiment de subir une humiliation. Il est intolérable pour tout démocrate de voir cautionner le crime perpétré contre le droit à vivre son identité. Nul n’est né sur cette terre d’Algérie pour imposer aux autres son point de vue sur ce que sont et doivent être la culture et la langue dominantes. Nul ne peut annihiler le droit à quiconque de parler et de s’épanouir avec la langue transmise par ses parents, de perpétuer des pratiques, d’honorer des conventions et de tout simplement vivre sa vie comme on le ressent et comme on l’a héritée. La nation est une communauté de destins, pas un goulag où le plus fort imposerait au plus faible sa conception des choses. Car, s’il fallait imposer des critères stupides comme celui de l’antériorité ou celui de l’histoire pour imposer une culture dominante, certains n’y trouveraient justement pas leur compte. Mais au moment où j’écris ces mots, comme à chaque fois que je l’ai fait dans le passé, j’ai en même temps conscience que les discours de fraternité ne suffisent plus à nos compatriotes bafoués dans ce qu’ils ressentent au plus profond d’eux-mêmes. Ils ont raison, car le discours doit être suivi d’actes concrets et les événements récurrents de Kabylie, de plus en plus sanglants, en démontrent l’urgence. La langue et la culture berbères doivent non seulement être reconnues dans les textes, ce qui est le pas le plus facile, mais aussi et surtout dans les cœurs, ce qui serait plus probant. Contrairement aux espoirs de certains, une simple inscription dans la Constitution, sans autre rapprochement dans les esprits et les cœurs, ne serait que la transposition dans le texte d’un rapport de force qui s’exprime bien dangereusement dans la réalité quotidienne. Mais que faire, lorsqu’on a la seule représentativité de soi-même ? Hurler son indignation devant la bêtise n’a pas suffi. Militer aux plus hautes responsabilités, quelles soient politiques ou associatives, n’a pas plus donné de résultats. Prendre sa plume pour témoigner de son soutien n’en aura probablement guère beaucoup plus comme à chaque fois, mais le devoir et la morale l’exigent. Dès le début, lorsqu’il s’est agit de prendre position pour la reconnaissance de l’identité pleine et entière de mes compatriotes, je n’ai pas hésité un seul instant. Mais combien de déceptions a-t-il fallu surmonter pour finalement n’avoir, seul dans son coin, que la force de l’indignation. Que faire et que dire, lorsque des compatriotes berbères se précipitent dans les bras du pouvoir pour le soutenir et le légitimer ? La colère intérieure est grande, lorsqu’en même temps, il faut s’imposer la rigoureuse règle de ne jamais rappeler à une communauté qui souffre les errements de certains. La faute commise par ces derniers est une faute qui est subie par tous les Algériens et ne peut être imputée à la Kabylie. Mais comme la tentation est grande pour les tenants d’une culture arabo-musulmane unifiée de rappeler cette triste vérité, je ne peux entièrement l’éloigner de ma pensée. Nos compatriotes berbères ont besoin que s’exprime envers eux un appel du cœur et des actes concrets. Je n’ai, pour ma part, à leur dire qu’une seule chose : « Je vous aime ». Car, à l’instar d’une mère, une nation ne peut laisser souffrir l’un de ses enfants sans lui rappeler sa profonde affection. Et jusqu’à preuve du contraire, cette nation, c’est nous.
