Les articles, les interventions et les participations s’enchaînent, l’indignation toujours pugnace et les années passent. Qu’il est dur le combat d’un militant inconnu, non berbérophone, s’engageant pour la dignité et la liberté de ses frères berbérophones !
Aujourd’hui, un ami milite avec vous, le lendemain il est ministre. Aujourd’hui fervent délateur du pouvoir et des institutions, demain député ou sénateur. Aujourd’hui convaincu que les jeunes doivent descendre dans la rue pour un dernier combat jusqu’à la mort, demain partisan du dialogue et de l’ouverture. Aujourd’hui défenseur zélé du boycott, demain, adepte enthousiaste des urnes.
Les forces militantes en Kabylie s’entredéchirent, hésitent, se contredisent et le militant inconnu peut toujours brailler, s’indigner, qu’est-il pour être entendu ? Est-il ancien ministre ? Non !, ancien député ? Non !, ancien partisan du dialogue ? Non ! Alors, qu’il continue à écrire dans les journaux si cela l’occupe et n’en demande pas plus !
Le combat d’un non berbérophone semble être condamné à un double isolement. Isolement de par la position dissonante dont il fait état envers ses compatriotes non berbérophones, isolement ensuite par l’anonymat au sein de structures et d’un mouvement dans lesquels il ne peut être entendu suffisamment.
Enferré qu’il est entre la position autiste des uns, sûrs de leur vérité arabo-musulmane dont il ne faut s’écarter d’un pouce au risque d’un parjure, et celle des autres qui ne cessent de se chamailler en Kabylie (et surtout de se contredire) au nom d’une lutte dont ils ne semblent pas s’apercevoir qu’ils finissent par l’éloigner chaque jour davantage de son objectif.
Que le lecteur, probablement agacé par un tel discours, se rassure, il n’est nullement question de faire la leçon à qui que ce soit. Et surtout pas à ceux qui souffrent et ont payé le prix du sang. Qu’il m’excuse tout simplement de vouloir prendre la liberté de m’arrêter de temps en temps pour exprimer mes doutes et ma fatigue. Dans une situation si absurde, il n’existe que deux solutions, l’abandon ou la persévérance. Cette dernière n’est possible que si certaines vérités exultent pour mieux alléger le fardeau de l’esprit encombré de doutes.
Mais aussitôt l’instant de doute passé, il faut que reprenne avec force la seule expression possible d’un militant isolé, la prise de parole, aussi puérile et peu efficace soit-elle. C’est effectivement sans état d’âme qu’un non berbérophone doit s’engager dans le combat pour la reconnaissance des droits de ses compatriotes. En son for intérieur, la Kabylie est « son bien » et il se doit donc de protéger tous ses attributs culturels et humains comme s’il s’était agit des siens. De même en aurait-il été si d’autres composantes de ce pays faisaient l’objet d’un ostracisme aussi violent.
Les droits de mes compatriotes sont des droits indépendants de toute négociation, de toute reconnaissance forcée et institutionnelle. Le naturel ne se négocie pas, est inaliénable et imprescriptible. Peu importe les cultures dont il s’agit, peu importe l’antériorité des unes par rapport aux autres, peu importe le poids relatif de chacune dans la population. Le contrat moral qui consiste à fonder une communauté nationale est à l’inverse de la pathétique situation algérienne. Nos frères berbérophones n’ont à se justifier de rien, à se convertir à rien sinon à être eux-mêmes, ainsi rempliront-ils le contrat national mieux que par tout autre discours ou contorsion inutile qui les éloignent de la sérénité et les divisent.
Entre désespérance et mobilisation, au milieu des déchirements que connaît le mouvement des démocrates, voila présenté le quotidien militant d’un inconnu oranais qui salue encore une fois ses frères de Kabylie.
Au fond, n’est-ce pas cette désespérance récurrente qui alimente sans fin la mobilisation. Mais trouvera-t-elle, un jour, un écho ?
El Watan du 5 juillet 2004
Des cérémonies officielles vont encore une fois battre l’appel pour que nous nous inclinions devant le sacré. Nous le ferons avec la plus grande dévotion mais nous l’honorerons dans l’intime conviction de nos mémoires privées, réfractaires au dogme d’Etat.
La nation existera et célébrera la fête nationale lorsqu’un journaliste ne sera contré que par le droit de réponse qui n’entrave ni sa liberté comme il ne nous soumet à aucune déférence à son égard. Nous la fêterons avec cœur lorsque les femmes auront un statut qui ne se rapproche plus de celui des primates. Lorsque la misère sera combattue par l’éradication de fortunes immenses et illégitimes. Lorsque nos frères berbérophones auront le sentiment de recouvrir la plénitude de leurs droits naturels. Lorsque, enfin, les militaires serviront cette nation avec le devoir et la fierté de l’honorable fonctionnaire. C’est dire combien le chemin est long avant que nous fêtions ensemble ce 5 juillet ! Notre 5 juillet n’a pas besoin de grandiloquence pour rendre hommage à ceux qui ont payé de leur vie pour que nous vivions libres. Il ne spécule pas sur autrui pour mieux asseoir une abominable institution répressive. Il est rêve plutôt que réalité car rien de ce qui l’a justifié ne s’est finalement réalisé. La litanie des dates commémoratives se poursuit donc en Algérie dans une sonorité qui risque de les vider de toute signification. 5 Juillet, 1er Novembre, 20 Août..., une succession de chiffres ésotériques qui défilent le long des inscriptions murales comme ces icônes des autocraties qui veillent à ce que la mémoire ne s’égare de son automatisme et ne laisse place à la lucide réflexion. La fête de l’indépendance d’un pays doit correspondre à une communion sincère des citoyens autour de ce qui est le ciment d’une reconnaissance collective. Sans cela, une date n’est qu’un alignement de chiffres et de mots comme un drapeau ne serait qu’un morceau de tissu imprimé et la République, une abstraction. «Non, le 5 Juillet n’est pas seulement un stade !», finiront par dire les instituteurs à une jeunesse algérienne qui aura ânonné si souvent ces dates qu’elle n’en discernera plus l’origine. C’est la conséquence qui guette notre mémoire même si, après tout, il existera toujours des personnes qui penseront spontanément que Confucius était un empereur romain, Nabuchodonosor, un animal préhistorique et Néfertiti, un sorbet exotique. Mais, hormis le niveau d’inculture incompressible auquel n’échappe aucune société, quelle nation peut exiger de la mémoire collective l’inscription durable d’une date dont on a vidé le sens. Aucun démocrate ne doit se laisser abuser par les commémorations officielles et s’en tenir à son seul arbitre quant au rapport avec la mémoire. Nous n’avons nul besoin d’être abreuvés de dates, de commémorations et de discours qui n’ont aucune signification lorsqu’ils sont le fait de ceux qui nous proposent un autre destin que celui de la liberté, de l’intelligence et de la tolérance.
La Tribune, 22 janvier 2002
Des mois de souffrance, des vies sacrifiées et des millions de gens meurtris par le mépris qui leur est opposé, ce crime qui cause la douleur intarissable de nos frères berbères doit cesser !
Il est temps aujourd'hui d'affronter sérieusement et sans faillir la grande question de l'unité nationale. Nos frères berbères souffrent et les autres citoyens de ce pays ne peuvent continuer à détourner la tête en refusant d'entendre le cri du désespoir.
L'atteinte au libre usage d'une culture est un crime car elle se confond toujours avec le bien le plus précieux de l'humanité, celui de l'intelligence, celle là même qui nous distingue des bêtes et des civilisations ancestrales et barbares.
La révolte de nos frères de Kabylie est légitime car elle réplique à une situation intolérable de déni de droit et d'oppression. Nul arabophone, et certainement pas moi-même, ne saurait dicter à quiconque ce qui serait la culture dominante, la culture officielle ou encore la culture historique d'un pays. Chacun a non seulement le droit de vivre sa citoyenneté avec la richesse culturelle qui lui a été transmise mais aussi le devoir impérieux de contribuer à son épanouissement au bénéfice de la nation.
Même le problème islamiste, bien que douloureux et violent, n'a jamais posé à ce point la question de la rupture nationale car il est un accident de l'histoire dont les dirigeants de ce pays ont largement contribué à alimenter. La question berbère est d'une toute autre envergure car elle dissimule les plaies les plus profondes et les rancœurs les plus dangereuses jusqu'à risquer de provoquer un jour ou l'autre l'irréparable.
L'aveuglement des nationalistes, trop occupés à leurs incantations ridicules et à leur égocentrisme aveugle n'ont bien évidemment pas su consolider cette nation. Les seules fondations solides qu'ils ont pu ériger sont celles des patrimoines personnels et des pouvoirs inamovibles avec l'aide du ciment de la terreur et de la corruption.
Depuis des mois des révoltes sanglantes éclatent sans perturber le moins du monde ce système monolithique d'une rare insensibilité. Comme il est impossible de leur parler de démocratie, d'humanisme, de culture et même de la beauté des petits oiseaux, essayons de nous introduire dans la logique psychologique et lexicale de leur monde de violence. Essayons par conséquent de nous mettre à leur place pour recenser les possibilités qui leur sont ouvertes pour résoudre la question berbère, eu égard à leur caractère.
Jeter les berbérophones à la mer ! Impossible. Les supprimer par un génocide ! Dangereux par les temps qui courent car l'opinion internationale et le TPI font régner la politique d'ingérence. En corrompant certains ! C'est déjà fait et ça ne fonctionne plus. La lamentable histoire des " dialoguistes " le démontre aisément. L'intimidation par la terreur et l'assassinat politique ! Une rentabilité marginale qui mobilise des fonctionnaires de plus en plus difficiles à recruter. La plupart des grands professionnels dans ce domaine se bousculent aujourd'hui dans les médias étrangers pour le repentir d'un métier qu'ils qualifient d'assassin (métier qu'ils n'ont d'ailleurs quitté que récemment). Décidément, l'impasse est manifeste et nous ne sommes pas prêts de voir la fin d'un régime qui continue une politique dont il n'a plus tout à fait les moyens et pas du tout l'intention d'arrêter.
Quant à nous-mêmes, l'impasse est aussi manifeste car nous serions aujourd'hui, comme en 1991, aussi mal à l'aise avec un fusil qu'ils ne le seraient avec un dictionnaire. La gravité des évènements nous interdit pourtant de continuer à reproduire les mêmes stratégies d'opposition qui sont vouées à l'échec et qui engloutissent à chaque fois davantage de vies humaines pour un résultat nul.
Des décisions radicales doivent être prises et notamment celles qui tournent le dos définitivement à toute discussion avec un pouvoir dont nous n'avons rien à attendre. Aucune solution ne semble donc envisageable si trois conditions essentielles ne sont pas réunies :
__ La réconciliation de tous les démocrates par la mise à l'écart des leaders des deux partis dont la responsabilité est très lourde même si la qualification des fautes ne peut être identique. Sans cette condition préalable je ne vois vraiment pas comment le mouvement des démocrates pourrait réussir à s'unifier et imposer sa puissance. Les militants du FFS doivent avoir le courage de mettre fin à une " barzanisation " d'un mouvement qui n'a plus l'adhésion des jeunes et ceux du RCD de définitivement s'éloigner de l'image de collaboration que prouve leur passé. En démocratie la révocation est la sanction normale de l'échec, il ne faut pas s'en offusquer. Autrement il s'agirait de sectes, pas de politique et encore moins de démocratie.
__ Le retrait immédiat de tous les démocrates des institutions dans lesquelles ils se déshonorent. Continuer à percevoir des subsides des institutions de l'Etat est probablement la fautes la plus grave que l'on puisse leur reprocher. Cette participation est coupable et intolérable.
__ La non-participation à toute élection et le rejet définitif du système, y compris dans ses tentatives de régler la question berbère.
Mais encore plus important est que nos compatriotes berbères doivent impérativement recevoir un signe d'encouragement et de bonne volonté si l'on ne souhaite pas aller vers l'horrible impasse de la guerre civile. Il suffit de surfer dans les différents forums de l'Internet pour s'épouvanter de la querelle qui y fait rage entre de très jeunes citoyens. Les insultes et les invectives réciproques atteignent des niveaux horrifiants de racisme, d'intolérance et de bêtise. Quant à la pseudo réflexion, chacun y va de son Khalife ou de son Jugurtha pour lancer à la figure de l'autre son passé, qui antérieur, qui plus honorable que celui de l'autre.
Cela est indigne et doit cesser.