Site de Tamazgha
(Suite aux articles du Monde du15 février et la mise au point de Hocine Sadi du 7/03/05)
Que le gouvernement français, par l’intermédiaire d’une administration (Desco)[1] dont je sais la compétence et le sérieux par ma fonction d’enseignant, nomme M. H. Sadi à un poste stratégique pour le développement de la langue berbère en France ne me choquerait pas à première vue.
Mais tout est différent si l’on considère l’itinéraire politique de ce chargé de mission. Celui-ci est loin d’être neutre et reste recevable pour émettre les plus grandes réserves quant à la nature du projet envisagé.
H. Sadi est un personnage politique connu qui a épousé les orientations du R.C.D.[2] présidé par son frère, le docteur Saïd Sadi. Ce parti politique a toujours été le soutien indéfectible du régime militaire algérien pour finalement en partager avec zèle le pouvoir (ou plutôt de s’en convaincre).
Il est donc légitime de se poser la question de savoir si ce chargé de mission à la DESCO a le même projet d’indépendance pour la langue berbère que celui de ses camarades politiques algériens. J’ai de sérieuses craintes qu’il soit aussi indépendant en la matière que ne le fut le recteur de la mosquée de Paris en des temps très récents encore.
Rappelons que le pouvoir militaire algérien n’a l’intention d’accorder à cette langue autre statut que celle de « langue régionale » et qu’il a été la cause d’un massacre sanglant en Kabylie en faisant preuve d’une intransigeance sans précédent.
La naissance en Kabylie ne donne pas pour autant droit à une légitimité supérieure à la mienne, qui suis non berbérophone, et qui a milité si longtemps pour le recouvrement des droits des berbérophones. Je n’hésite pas à dénier à H. Sadi le droit moral à ce poste qui nécessite, pour le moins, une indépendance politique exemplaire par rapport au pouvoir militaire algérien.
J’ai suis donc septique quant à la garantie de neutralité d’une nomination qui est supposée installer en France l’espoir que j’ai mis dans la richesse de l’une des langues nationales de mon pays natal.
El Watan, 28 mai 2002.
Le 8 avril, dans l’insolence et le mépris le plus outragent, les indéracinables dirigeants de ce pays entérinent une rupture nationale dont ils ne semblent pas se soucier. Que pourrait dire de plus un non berbérophoneque ce qu’il n’a cessé de dénoncer dans toutes les tribunes depuis trop longtemps ?
Rien, si ce n’est d’essayer de dénoncer l’inexplicable pour autant que le spectacle de ces élections puisse trouver une explication rationnelle.
La carte électorale de la participation se superposera de nouveau avec la fracture nationale déjà lourdement dommageable pour la pérennité d’une nation fragilisée par une démarche absurde et cynique. Comme s’il s’agissait d’une bouderie et d’un simple caprice, une frange de la nation est tenue à l’écart d’une proposition électorale qu’elle ne peut manifestement accepter sans renier ses droits légitimes.
Comment peut-on admettre ce regrettable spectacle dans lequel nos compatriotes sont aujourd’hui mis en demeure de n’avoir comme choix que celui de la violence ou de la résignation ?
On aura beau dire et beau faire comme s’en référer à la langue du livre sacré, d’invoquer les califes et les sultans, de se gargariser de mythes et de légendes arabo-musulmanes, rien n’y fera, le droit est du côté de ceux à qui l’on interdit de vivre pleinement leur citoyenneté. Nos compatriotes berbérophones ont ce droit inaliénable de vivre leur identité telle qu’elle a été transmise et rien ne peut ni ne doit s’interposer à cette plénitude culturelle et sociale.
Lorsqu’on prétend partager un destin national, la moindre des choses est de considérer que la langue et la culture de votre compatriote sont aussi les vôtres. Et s’il y avait le moindre doute dans les esprits (la tenue de ces élections dans ces conditions semble confirmer qu’il y a en la matière plus qu’un doute), il faut avoir l’honnêteté et le courage de poser la question taboue sur l’utilité de continuer à perpétuer le mythe d’une nation qui n’existe que sur le papier ou par la contrainte.
Certains arguments que j’entends prononcer sont hors de propos. C’est ainsi que beaucoup n’hésitent pas, dans un réflexe de justification, à accuser nos compatriotes d’avoir eux aussi participé à la violence d’Etat, à leur rappeler qu’il y a des généraux berbérophones et que la corruption est aussi le fait de cette région. L’argument est irrecevable, fallacieux et indigne. La première des violences est de leur avoir renié un droit collectif premier, le seul qui ne peut avoir de contrepartie. Et si ce droit collectif n’est pas entier il ne saurait y avoir d’incriminations individuelles.
Commençons par rendre aux berbérophones leurs droits et je serai le premier à m’engager dans une critique violente envers certains d’entre eux dont le comportement et la compromission ont été condamnables, et cela avec la même force que celle qui m’anime envers ce pouvoir. C’est d’ailleurs en partie le cas lorsqu’il s’est agit de critiquer un parti politique qui n’a cessé de se compromettre et qui, aujourd’hui, prétend incarner la résistance démocratique[1][1]. De toute façon, ce sont les berbérophones dans leur globalité qui souffrent et qui payent le prix de l’humiliation, aucun autre argument ne saurait me détourner de ce constat général.
Ces gens n’ont décidément aucune conscience ni aucun scrupule car on aurait pensé qu’il y avait des limites dans la fuite en avant à laquelle ils se livrent depuis des décennies. Devant l’énormité de la conséquence de leurs actes, on en arrive presque à plaider l’irresponsabilité mentale et intellectuelle. Se rendent-ils vraiment compte que l’enjeu n’est ni plus ni moins l’explosion d’une nation ?
Probablement pas à les entendre haranguer la foule avec des tonalités et des analyses d’un autre siècle. Le temps semble s’être figé pour eux et ne permettre aucune imprégnation des avancées de l’humanisme et de la conscience intellectuelle. Autant s’adresser à un mur, nous aurions plus vite fait de le convaincre.
Finalement, puisque nous buttons contre l’inébranlable pouvoir dont ils sont dotés, on est tenté de croire que ce n’est pas tant la force de caractère qui les protège car elle n’a été que bravade nationaliste et effet de tribune. Ce n’est pas non plus la puissance de l’appareil répressif d’Etat car, même si elle reste dissuasive, elle ne peut expliquer à elle-seule que ces gens puissent être, avec Castro et Kim Il Sung, les seuls vestiges d’un monde perdu.
Non, il faut décidément s’en convaincre une bonne fois pour toute, ils ont la carapace de l’inculture, la plus rigide et la plus réfractaire lorsqu’elle a la fâcheuse idée d’être militante.
[1][1] Parti politique qui, d’ailleurs, cautionne ces élections par sa participation comme il a cautionné le régime de Bouteflika en y déléguant des ministres. Faut-il vraiment le rappeler ?
El Watan 13 août 1999
D’une seule voix, a-t-on entendu le chant de l’unanimité et de la compassion collective. Tous, pas un des icônes de l’ère soviétique ne manquait à l’appel des médias gouvernementaux. L’ouvrier, le paysan, la ménagère, l’écolier et le retraité, tous ont chanté, qui devant un micro, qui devant une caméra le couplet tant appris et tant répété comme notre leçon de récitation sur les bancs de l’école d’antant.D’une seule voix, a-t-on entendu le chant de l’unanimité et de la compassion collective. Tous, pas un des icônes de l’ère soviétique ne manquait à l’appel des médias gouvernementaux. L’ouvrier, le paysan, la ménagère, l’écolier et le retraité, tous ont chanté, qui devant un micro, qui devant une caméra le couplet tant appris et tant répété comme notre leçon de récitation sur les bancs de l’école d’antant.
Alors je dis qu’il serait dommage de briser ce tableau, ces louanges et ces épanchements de miséricorde. Allons jusqu’au bout et profitons-en pour amnistier les responsables de la plaie originelle. Eux qui sont et restent à l’origine de tous nos malheurs et troubles. Je pose donc la question, pourquoi le pardon aux autres et pas envers eux ? Ce serait faire preuve d’injustice ou de compassion à deux vitesses.
C’est le moment où jamais pour que l’esprit de pardon se manifeste envers ce qui est inexcusable. Puisqu’il y a un tel esprit de réconciliation, c’est bien le moment de tendre la main généreuse envers ceux qui ne nous l’ont jamais tendu sinon pour de coupables dessins.
Reprenons un à un les arguments de ce débat et déclinons les à la situation que je propose. Trop horribles, les crimes ! Diront certains, nous avons vu père et fils mutilés et disparaître. Comment pourrions-nous pardonner ? C’est pourtant bien ce que propose la loi d’amnistie. Dans cette logique, pourquoi ne s’étendrait-elle pas aux militaires ?
Trop tard ! Diront d’autres, ils ont eu toutes les occasions du repentir et ne les ont jamais saisies. Trop facile de venir maintenant réclamer le pardon dont ils auraient peut-être bénéficié après leur premier égarement. C’est bien là pourtant un point acquis par la loi d’amnestie.
« Pardonner ? Mais encore faut-il que les coupables viennent demander pardon » déclarait au journaliste étranger une mère de famille, effondrée par la disparition de son fils. Nous n’en avons pas vu beaucoup se présenter au jugement des familles et demander humblement le pardon, la loi les en exonère.
Qu’ils vivent, respirent et qu’ils profitent de la société alors que l’être cher nous a été arraché ! C’est tout simplement insupportable ! Diront la plupart de ceux qui ont refusé de voter. C’est pourtant ce qui va se passer, la barbarie aura un quitus moral par la validation du référendum.
Alors pourquoi ne pas finir le travail d’unité et de concorde nationale en abrogeant les crimes des militaires ? Pourquoi ne pas s’atteler à l’autre dossier de concorde nationale et créer les conditions de fraternité avec nos frères et compatriotes berbérophones ? Et pourquoi ne pas pardonner les fortunes illégitimes acquises au prix du sang ?
Non, vraiment, je ne comprends pas pourquoi nous amnistions certains et pas les autres. Et si l’un des lecteurs venait à me rappeler le clivage entre les éradicateurs et les dialoguistes pour m’en faire grief, je lui répondrai qu’il y a eu un gros malentendu que l’accès sélectif des médias gouvernementaux a crée.
Je trouve aussi choquant ce solde de tout compte pour une barbarie et encore plus révoltant qu’elle ne s’adresse pas à une autre, pourtant à l’origine de tout.
Les uns se sont épanchés dans un délire de joie le 8 avril, les autres seront dans la rue le 20 avril pour brandir le seul bulletin de vote qui leur est accessible, la colère.
Douze jours à peine suffiront pour mesurer l’ampleur du désastre national. Cette distanciation entre des manifestations en Kabylie imprégnées des messages les plus forts et la perception à peine relevée de la communauté nationale est incompréhensible.
On a cette impression surréaliste qu’une partie des Algériens a célébré son culte, sa puissance et son gourou sans même se rendre compte, ou feindre de l’ignorer, qu’une partie de la communauté nationale est dans la douleur. L’indécence de la fête postélectorale des uns face à la désespérance des autres montre combien le fait national est enterré dans ses mythes, le dessein des démocrates englué dans ses incapacités et la conscience collective anesthésiée dans son indifférence. Cela est choquant et ne présage rien de positif pour le destin de cette nation algérienne que bon nombre brandissent en étendard pour aussitôt le bafouer par un mépris et une marginalisation de la moindre expression différenciée. Comme à chaque fois qu’il s’est agi de se joindre à une revendication légitime de nos compatriotes, occasion m’est donnée de prendre mes responsabilités pour défendre la dignité d’une région qui est la nôtre. Une voix symbolique qui ne trouve écho que dans la résonance de sa conscience personnelle. Bien entendu, il apparaîtrait plus facile pour certains qu’une nation se réclamât d’une seule origine historique, ne s’exprimât que d’une seule langue et qu’aucune autre conviction ne vînt troubler la sérénité d’une croyance religieuse dogmatique. On pourrait tout autant décréter que la revendication de la Kabylie est une vue de l’esprit et que ses habitants sont les otages d’appels subversifs et concurrents à l’idéologie nationale. On le pourrait, mais sans moi, et de toute façon, pour quel résultat ? Aucun citoyen ne peut considérer la Kabylie comme une entité détachée de son pays natal. Aucun ne peut abdiquer face à la bêtise qui s’acharne à la soustraire de l’ensemble des composantes de la citoyenneté algérienne. En revanche, et en équilibre avec ce qui vient d’être dit, je récuse sans réserve les arguments de ceux qui prétendent se joindre à la manifestation du 20 avril en ayant de longue date soutenu ce pouvoir dans les postes ministériels et les attitudes participatives. Ils ont choisi, qu’ils assument ! Leur revendication est à mes yeux irrecevable et indigne. C’est le droit de la Kabylie de vivre sa culture et sa langue qui est intangible, pas celui de ceux qui se compromettent, fussent-ils berbérophones. Dans le cas contraire, il y aurait méprise sur l’engagement qui est le mien.
El Watan du 29 mai 2009
Le chef du gouvernement, M. Ouyahia, vient de déclarer son intention de ne pas faire adopter une loi de réconciliation nationale. Après tout, malgré notre profond scepticisme, pourquoi pas ? Faut-il seulement convenir au préalable de ce que seraient les bases d’une réconciliation nationale.
Oui, nous sommes farouchement partisans d’une union nationale et donc, nécessairement, de l’éradication d’un personnel politique qui peut traverser une carrière personnelle sans s’être jamais rendu compte de la mainmise de commanditaires dont ils ne dénoncent ni l’illégitimité ni l’horreur des actes. Sans avoir jamais été émus par les crimes politiques, les journalistes emprisonnés, les violations quotidiennes des droits de l’homme et l’implosion de tous les organes culturels de ce pays. Oui, nous souhaitons tous l’union nationale et, par conséquent, mettre fin à l’intolérable bannissement de nos compatriotes berbérophones hors des limites de la nation, décrétée comme arabo-musulmane par on ne sait quelle perspective exclusive. Oui, nous sommes tous volontaires pour une réconciliation nationale et donc, en toute logique, pour éliminer la puissance tutélaire d’un système mafieux dont les protagonistes sont connus, pourtant, hors d’atteinte de tout contrôle du droit et de la morale publique. L’union nationale n’est pas seulement notre état d’esprit mais un devoir, lorsqu’il s’agit de la souffrance humaine dans laquelle sont jetés des millions d’êtres humains dans ce pays qui a l’indélicatesse d’afficher les fortunes abjectes de ses dirigeants et de sa caste militaire divine. Il est d’ailleurs une édification nationale particulière pour laquelle nous militerions jour et nuit avec M. Ouyahia, celle qui consiste à réformer un système qui a produit de l’inculture à en revendre, de la misère à en pleurer, et de l’horreur criminelle à en être répulsé. Oui, nous sommes partisans d’une réconciliation nationale et mettre hors d’état de nuire ceux qui font de la peine de mort un credo. Ceux pour qui la répression policière jusqu’à la mort des citoyens est une pratique d’ordre public. Ceux qui ne sont choqués ni par un code de la famille méprisable ni par un code de l’information indigne. Alors, si c’est de cette réconciliation dont nous parle M. Ouyahia, qu’il la mette vite en pratique, nous serons derrière lui, unis, solidaires et enthousiastes. La réconciliation nationale à travers l’élimination de l’intolérance dans la doctrine d’Etat et la fin de la bêtise, comment peut-on douter un seul instant que nous la rejetions ? Le chef du gouvernement refuse de proposer une loi de réconciliation, il fait bien. Car, c’est dire combien il nous faut encore patienter lorsque c’est Ouyahia qui nous la proposerait !