EL WATAN Edition du 27 décembre 2006
Les démocrates le savent lorsqu’une idole est portée au firmament, il faut immédiatement contrebalancer l’aveuglement de la passion par un point de vue plus réaliste, fut-il ressenti comme outrageant. Par cette attitude, l’image nous apparaît soudainement différente, mais bien plus proche d’une vérité qui n’est jamais si absolue.
Il ne s’agit pas de remettre en question un élan collectif du cœur, parfaitement mérité et compréhensible pour un Zinedine Zidane dont on admire le talent et l’humilité. L’exercice est tout simplement salutaire et remet le personnage dans un tout, car c’est un tout qui fait la vie d’un homme. C’est dans ce tout que transparaîtra la valeur incontestable d’une personnalité pour laquelle nous avons respect et fierté. Les conditions du voyage et la médiatisation de la visite de l’enfant prodige posent tout de même question. Et cette question, je souhaiterai la soulever sans crainte d’écorcher un symbole déifié, car il faut rappeler la réalité du montage de propagande et d’image dans laquelle s’est assez facilement laissé entraîner l’icône de toute une nation. Ce n’est pas la réception d’un enfant du pays qui a été organisée, mais une véritable visite d’Etat à l’instigation d’un président qui n’a pas laissé une miette lui échapper. Puisqu’il en a été ainsi, j’aurais aimé que M. Bouteflika rappelle à Zinedine Zidane que la double nationalité est la « cinquième colonne du néocolonialisme » et être en conformité avec les principes réitérés d’un premier magistrat du pays. J’aurais aimé que Zinedine Zidane rappelle à son tour la fierté qu’il a de sa langue et de sa culture d’origine et que celle-ci n’est pas, à proprement parler, la tasse de thé de son interlocuteur. Oui, j’aurais préféré tout cela, car au moins les choses auraient été à la hauteur de l’événement médiatique que l’on nous a vendu. Le joueur est immense, la personnalité des plus attachantes, mais le geste de trop n’est pas pour moi ce fameux « coup de boule » d’une certaine finale mémorable. Le geste de trop est ce qui le démangeait depuis trop longtemps et que l’on peut comprendre. Les foules immenses qui scandent Zinedine, le quotidien ! Les honneurs des palais présidentiels pas plus extraordinaires que cela ! Les titres de journaux qui le font entrer dans l’histoire pléthoriques. Non, le dernier faux pas de Zidane n’est pas son « coup de boule », mais la dernière tentation, la plus grisante pour un homme qui pouvait tout, possédait tout. Donner à ses parents le cadeau que toute la notoriété et l’argent au monde ne peuvent remplacer, être reçu comme un chef d’Etat dans leur pays natal. Le plus inestimable des cadeaux pour ceux qui ont été déracinés dans la souffrance et la peine. Tous les millions du monde ne pouvaient en effet rivaliser avec l’événement. Zinedine y a plongé, pieds et poings liés, probablement avec toute la naïveté qui le caractérise et qui l’honore. Oui, mais l’embêtant est que plus personne ne peut désormais accuser les Algériens de passivité coupable envers un problème crucial de la nation. Ces derniers seraient en droit de rétorquer : « Nous n’avons jamais rien fait pour nos compatriotes berbérophones mais, tout de même, ce n’est pas nous qui voyageons en avion gouvernemental et offrons une légitimité d’image à un résident que la démocratie ne revendique surtout pas comme porte-parole. » Oui, c’est bien là ce que choque un militant de longue date de la cause juste et inaliénable de nos compatriotes de Kabylie. Le geste de trop de Zidane, il est bien, à mon sens, dans ce voyage et pas du tout dans un « coup de boule » que nous lui avons pardonné.
Nous publions ici une contribution qu’il a bien voulu nous adresser au lendemain de la "libération" des détenus politiques de Kabylie par le régime algérien qui "tend la main" pour un "dialogue" avec le mouvement kabyle né du Printemps Noir.
*
* *
De jeunes concitoyens, dans la fleur de l’âge, ont été libérés d’un calvaire insoutenable qui aurait pu les mener à la mort. Leur seul crime, s’être battus pour la reconnaissance de ce qui est sensé être naturel et inaliénable. Cela nous dispense que nous félicitions ceux qui libèrent les hommes pour cause de négociation après avoir légitimé un emprisonnement odieux.
Inlassablement, dans tous les propos que la presse algérienne a bien voulu éditer, j’ai déploré l’idée selon laquelle la reconnaissance des droits de mes compatriotes berbérophones serait arrachée au prix d’un rapport de force malsain et inacceptable. Il n’y a rien à négocier avec ceux qui traversent une carrière politique sans jamais dénoncer les plus horribles des crimes perpétrés par cette institution dont ils ont la charge. Il n’y a rien à négocier pour attribuer ce qui "est" et ne peut être renié.
Plus le temps passe et plus je désespère de la seule condition qui pourrait sauver cette nation algérienne en déperdition. Ce n’est pas négocier avec la communauté berbérophone qu’il faut, encore moins lorsque cela est imposé par des circonstances de troubles, mais se résoudre à interroger le plus profond de son intelligence et de sa raison.
Si cet exercice est définitivement exclu pour la génération du premier ministre, coulée au bronze d’une idéologie aussi inexpugnable de leur cerveau que cette moustache indéfectible à leur visage, nous l’aurions tout de même espéré de la jeunesse. Car cette dernière peut encore se ressaisir et comprendre une fois pour toute que le problème n’est pas de reconnaître nos frères Berbérophones mais de définitivement exclure ce questionnement de la tête. Nos frères de Kabylie sont nos compatriotes, un point c’est tout.
Comme pour chacun de nos compatriotes, aucune force au monde ne peut empêcher que se perpétuent la langue et les traditions de sa famille, de son éducation. C’est à ce prix, inlassablement répété, que se consolidera la nation algérienne et pas autrement. Des jours aussi maudits, si ce n’est pire, nous attendent si la réflexion sur soi n’est pas entamée.
Je salue la libération de mes compatriotes et souhaite qu’ils intègrent de la manière la plus intelligente leur amère expérience. Entre la colère stérile et la tentation de tomber dans le piège de la main tendue à ces hommes indomptables et hors de toute humanité, espérons qu’ils sauront trouver la dimension de la sagesse.
Si l’argument est connu depuis toujours pour être l’un des épouvantails les plus efficaces pour éviter de résoudre la fracture nationale, c’est néanmoins dans sa forme nouvelle qu’il m’intrigue.
Ce débat, ces propos, je les redoutais, car tant que la fracture nationale était le fait d’un pouvoir aveugle, il y avait encore un espoir car ce dernier ne peut être éternel.
Il est à craindre que le basculement vers une idéologie menée par des intellectuels soit autrement plus difficile à freiner. Lorsque la force brutale laisse place momentanément à la parole de personnes qui manient le verbe et l’analyse pour en arriver aux mêmes conclusions, la situation est dangereuse. Ces appels au loup au motif qu’ils fustigent un désir d’évangélisation de la Kabylie sont aujourd’hui clairement étalés dans la presse à travers une polémique malsaine qui prend corps avec ceux qui camouflent leur esprit sectaire par une analyse historique et intellectuelle aux tournures bien rédigées et maîtrisées. C’est en cela qu’ils sont les plus pervers, car ils avancent masqués avec le semblant de sérieux et de respectabilité morale que ne suffit plus à apporter au débat le monde politique asphyxié ou discrédité.
J’aurais aimé que la construction intellectuelle soit présente avec force au moment où il fallait donner de la voix et de la plume pour dénoncer l’intolérable sort réservé à la culture berbérophone de notre pays. J’aurais aimé que ces personnes se manifestent avec autant de fougue lorsqu’il s’était agi de dénoncer l’intolérable, c’est-à-dire le reniement du droit élémentaire que confère un patrimoine culturel hérité, indiscutable et intangible.
Franchement ! A-t-on idée, en de pareils moments, déjà assez pénibles, de penser que la christianisation est le problème qui hante les jours de ces millions de compatriotes berbérophones qui souffrent doublement puisqu’ils ont à supporter les mêmes fléaux que l’ensemble de la communauté nationale et en plus subir l’humiliation de toujours, justifier leur culture et leur langue ? Est-ce qu’à l’heure actuelle nos compatriotes sont pris d’un mouvement irréversible de conversion au point qu’il faille en arriver à ce débat stupide ? Faire peur et heurter la corde sensible des masses est certainement le moyen le plus éculé pour en arriver à justifier une politique d’ostracisme et de violence à l’égard de ceux qui sont malmenés et méprisés au motif qu’ils osent prétendre à une différence, à un droit.
Après tout, même si cela avait une réalité, je serai personnellement tenté de dire, et alors ? Que m’importe la confession ou la couleur de peau de mon compatriote (c’est dire à quel point je ne me pose même pas la question de la différence linguistique). Mais le problème n’est même pas ce que j’en pense sur le fond, encore faut-il qu’il y ait une réalité suffisamment convaincante sur le terrain. Le débat n’a pas lieu d’être sur un fantasme, surtout dans un moment où il faut calmer les tensions et les amertumes à propos de la Kabylie.
Nous savons tous que la colère et la confrontation à un mur politique peuvent conduire des organisations ou des individus à utiliser des arguments qui ont pour objectif de blesser ou de fâcher le pouvoir qui leur fait face. Ici ou là, on entend effectivement des propos, et on constate des appels à tourner radicalement le dos à l’influence arabo-islamique.
En plus d’être très minoritaire, fallait-il encore donner à ces personnes les raisons de croire qu’ils ont toute leur place dans une nation qui ne les mépriserait pas et ne les rejetterait vers d’autres horizons. Ces horizons nouveaux, qu’ils y croient ou seraient-ils seulement l’expression d’un défi, l’important est de comprendre pourquoi on en est arrivé à cette situation.
Il est urgent de revenir à la seule réalité à laquelle notre pays doit faire face. Et cette réalité nous commande de commencer enfin à réfléchir sur la désastreuse attitude de vouloir décider de ce qui est bon ou mauvais pour nos compatriotes. Leur droit à faire vivre une culture et une langue, qui sont algériennes, ne peut et ne doit faire l’objet d’aucune contestation et d’aucun débat. Accusés hier d’être juifs, catholiques aujourd’hui, quand cessera-t-on de jouer avec cette dangereuse absurdité ?
|
El Watan du 13 octobre 2004
|
|
« Où sont les démocrates ? » interpelle Houari Mouffok dans sa tribune du 6 octobre à propos du débat sur le code de la famille. Je serais tenté de lui répondre que nous sommes ailleurs, faute d’avoir attendu pendant trop longtemps ses amis lorsqu’il s’était agi de combattre l’insoutenable code de la barbarie.
Je ne sais qui peut prétendre à la définition de démocrate dont il parle, mais apparemment le texte ne fait référence qu’aux institutionnels. Peut-être pense-t-il à mes anciens amis devenus députés puis opposants ? Peut-être pense-t-il à mes adversaires de toujours, devenus opposants à celui qu’ils avaient soutenu hier dans sa démarche gouvernementale pour l’accuser finalement d’être le grand Satan ? Peut-être s’agit-il de personnes comme cet ancien sénateur « nommé » au tiers présidentiel par Bouteflika et aujourd’hui médiatisé comme l’un des opposants démocrates les plus crédibles ? Je comprends que l’embarras est grand pour s’y reconnaître et je lui en fait crédit. Cependant, la seule certitude est que les vrais démocrates n’ont rien à avoir avec le commentaire puisque nous sommes aujourd’hui, pour la plupart de ceux qui ont combattu férocement le code de la famille, le code de l’information, l’armée et les ignominies de toutes sortes, à l’extérieur d’un monde institutionnel qui ne nous concerne plus. Peut-être que Houari Mouffok souhaitait élargir le champ d’application lexical et de nous englober en nous culpabilisant pour ne pas soutenir les propositions de Bouteflika et par conséquent de faire le jeu des radicaux islamistes (voilà que reviendrait une allusion que j’ai déjà entendue !). C’est une affaire entre les loups et nous n’avons aucun moyen d’agir, car notre ambition est d’une autre nature et s’affirmera peut-être un jour, lorsque le cauchemar cessera et que nous n’aurons plus à choisir entre le mal et le pire. Nous demander aujourd’hui de participer à une opération qui consiste à blanchir les coupables de cette monstruosité est inutile, car Bouteflika est à l’amont de l’amont du problème. La cause de tous nos maux remonte à l’origine du sournois combat dans le sérail du conseil national du FLN dans lequel Bouteflika n’était pas un simple porte-flingue, loin de là. Je m’en vais donc expliquer à Houari Mouffok ce qu’est un démocrate pour qu’il ne les interpelle plus à tort et à travers. Un démocrate est une personne qui est profondément ulcérée par l’idée même que l’on puisse amender l’abject pour le rendre honorable. Que l’on puisse prêter au coupable de toutes les turpitudes innommables le crédit d’une intention louable en voulant nous proposer d’adoucir ce qui est la conséquence de ses propres actes. Que l’on puisse rejoindre le parti de l’intransigeance, de l’obscurantisme et de la barbarie. Et c’est à peu de choses près ce que nous propose la réflexion en question. Vouloir prétendre défendre les femmes, c’est aussi avoir du respect pour l’humanité dans son ensemble. A l’heure où les journalistes sont en prison, où nos compatriotes berbérophones plongent dans l’amertume la plus dangereuse et où nos citoyens sont spoliés et maltraités, le simple fait de nous demander de soutenir Bouteflika est une insulte à notre intelligence. Ce code de la famille, nous l’avions combattu avec une force dont certains ne se doutent même plus. Nous n’avons pas de leçon de démocratie à recevoir. Je me souviens d’avoir moi-même rencontré Khalida Messaoudi pour que les démocrates épaulent le combat des femmes dès la percée politique de 1991. Je me souviens également d’avoir été le premier à rendre compte à mes camarades que cette personne n’avait aucun rapport avec la lutte pour la liberté des femmes, mais une autre perspective. Les événements donneront hélas une confirmation peu ragoûtante à la première intuition. Alors que Houari Mouffok s’adresse à Khalida Messaoudi et nous laisse en paix. Nous sommes loin, dans un autre monde, dans une autre perspective que celle de défendre Bouteflika contre les conséquences de Bouteflika.
|
|
Le Matin 16 juin 2004
Un journaliste est de nouveau en prison. L'ignominie est décrétée justice, l'infâme est institué pouvoir judiciaire et la lâcheté portée en robe de la magistrature.
Jamais un homme de ma génération, de la même culture et de la même formation, n'a été si éloigné de mes attitudes et de mon action militante. Des mots violents ont été dits, des batailles rudes ont été menées et qui, probablement, ne s'éteindront pas de sitôt. Un homme peut être aux antipodes de votre action militante, il n'en reste pas moins qu'il est des moments où le devoir impose la solidarité avec ceux qui ont eu la certitude de leur conviction, comme moi de la mienne. Un journaliste est en prison, traîné dans le lieu même où devraient être certains magistrats et leurs maîtres. Cela suffit pour prendre la plume et dénoncer l'intolérable. Mohamed Benchicou est en prison, aux côtés de Hafnaoui Ghoul : deux journalistes touchés par l'insondable idiotie du Pouvoir et de sa magistrature.
Comme la bêtise se conjugue avec une régularité surprenante, je ne peux que répéter certains mots écrits à propos de Hafnaoui Ghoul dans les colonnes d'un autre quotidien : « A chaque fois qu'il s'est agi du même scandale, je n'ai jamais souhaité connaître le passé de l'homme ni le fond de l'affaire, car dès lors qu'un journaliste est touché par la bête immonde et ses magistrats, il n'y aucun doute de la certitude de l'injustice. Car si le droit et la morale devaient avoir leur place, il leur faudrait avoir le courage de condamner ceux qui sont libres et puissants et, pourtant, mille fois coupables de leurs actes publics et privés. Le courage des magistrats ne semble pourtant jamais les atteindre ni même les effleurer de la moindre enquête. »
Pourtant, ces membres éminents d'un pouvoir aussi meurtrier et stupide connaîtront un jour la promptitude d'un mandat d'arrêt, la déchéance humaine, puisque, contrairement à eux, nous nous abstenons de recourir à la peine capitale. Pour l'instant, deux journalistes sont en prison et nous ne pouvons rester insensibles quelles que soient les divergences d'attitude et politiques avec les uns et les autres. Qu'ils sortent vite, il faut libérer la place pour d'autres, beaucoup d'autres. Envers ceux-là, je m'abstiendrais par décence de dévoiler ma satisfaction le moment venu.
Que Mohamed Benchicou sache aller au-delà de sa colère et des mots politiques violents portés à son encontre, afin de réaliser combien je suis scandalisé par son incarcération.